Le choix du courage

Ting ting

La petite cloche d’argent accrochée au plafond tintait à chaque brise traversant la fenêtre ouverte du café en cette douce soirée de printemps. Raphaël était assis à sa place habituelle dans le fond. Il dégustait son café tranquillement, oubliant peu à peu sa journée de travail. L’ambiance légèrement enfumée était agréable. La lumière se reflétait sur les nombreux miroirs éclairant la salle d’une teinte chaleureuse or et bois.

Raphaël se trouvait ordinaire, avec ses problèmes et ses plaisirs. Brun aux yeux noirs, il aimait les choses simples et naturelles comme le sifflement du vent dans les arbres, l’odeur du café fraîchement moulu ou la pluie sur son visage. Sa vie n’était pas vraiment une réussite et il se contentait de se laisser porter, année après année.

Il était entré dans le café et comme toujours, son cerveau s’était mis en pause. Il n’avait plus qu’une idée en tête. Ou plutôt, une personne en tête : Roseline, la serveuse du café. Son ange à lui.

Elle était magnifique dans son uniforme vert avec la petite étiquette indiquant son nom, accrochée à un endroit différent chaque jour. Il jouait souvent à deviner à l’avance où elle allait la porter… sur le sein gauche ? sur l’épaule ? sur la ceinture ?

Raphaël n’avait jamais osé l’aborder. Il n’avait même pas imaginé lui parler un jour pour lui dire autre chose que les mots rituels :

— Un café s’il vous plait. »

Tout en elle le fascinait, son sourire pétillant, ses longs cheveux bruns parfumés, sa peau veloutée, ses mains si douces lui apportant son café. Un simple sourire arrêtait irrémédiablement son coeur.

Il était là ce soir, mais un groupe de jeunes lui cachait son adorée en envahissant l’ambiance de blagues potaches un peu trop bruyantes à son goût.

L’un des gars, un type brun, moyen, la chemise ouverte déboutonnée pour faire le beau gosse chuchota suffisamment fort pour que la moitié du café l’entende.

— Vous voyez la petite là ? Je vais vous montrer la technique ! » Il montrait du pouce une jeune fille assise qui sirotait un café absorbée par la lecture d’un magazine.

Il se leva donc, bien droit, réajusta son col, fixa sa proie comme un lion observe une gazelle et s’approcha de la jeune fille de la table à coté de Raphaël. Elle ne devait pas l’avoir entendu car elle parut surprise de le voir s’imposer de toute sa hauteur devant sa table.

Raphaël sourit. Ca lui remontait parfois le moral de voir le malheur des autres. Ca va être un beau râteau.

— Bonjour jolie demoiselle. Je vous observe depuis un moment et je vous trouve vraiment très jolie. J’aimerais avoir la chance de vous connaître un peu plus. Accepteriez-vous de venir prendre un verre au restaurant en face ? Rien qu’un verre, et bien entendu, je vous offrirai le repas qui va avec. »

Il est bon, le bougre. Se dit Raphaël.

Le gars fit un sourire charmeur à la jeune fille et tendit la main comme pour l’aider à se lever. La jeune fille le dévisagea quelques secondes et sembla hésiter. Puis elle répondit dans un sourire :

— Pourquoi pas. Allons-y ! »

Elle se leva et sortit du café à son bras.

Ting ting

Plusieurs minutes devaient avoir passé quand Raphaël se rendit compte qu’il avait encore la bouche ouverte. C’est tellement simple pour les autres. Si naturel… Que ne donnerait-il pas pour un peu de courage. Rien qu’une fois. Raphaël n’avait jamais eu de relation avec une fille. La seule fois où il avait tenté sa chance, il s’était retrouvé tétanisé et au final, la fille s’était moquée de lui. Il leva les yeux vers Roseline. Elle le regarda, lui fit un sourire amical et reprit son travail.

Ting ting

Ce sourire avait fait bondir le cœur de Raphaël hors de sa poitrine et, la respiration coupée, baissa les yeux pour vérifier si son cœur n’était pas tombé sur la table. C’est si simple. Il ferma les yeux. Qu’est-ce que j’ai à perdre ?

Comme si un serpent lui avait mordu les fesses, il se leva d’un bond et son regard se fixa sur Roseline. Personne ne le regardait. Comme dans un rêve, il déboutonna les trois boutons du haut de sa chemise pour imiter le gars d’avant.

Si simple. Et il fit un pas.

Qu’est-ce que je fais ? Un deuxième pas.

Allez ! Une fois pour toutes ! Aujourd’hui, je joue ma vie ! Au quatrième pas en direction du bar il s’arrêta. Ses jambes tremblaient, sa respiration était incontrôlable. Fermant les yeux, il se repassa la scène à laquelle il venait d’assister.

Ting ting, la petite cloche l’encourageait.

Il rouvrit les yeux et parcourut d’une traite les derniers pas qui le séparaient du comptoir. Roseline, penchée sur son travail ne leva même pas la tête.

— Oui ? Que puis-je pour vous ? »

Raphaël ouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit. Il ne la referma que pour la rouvrir sur une nouvelle note muette.

Un poisson agonisant. Voilà ce que je suis !

Une goutte de sueur coula dans son cou.

Qu’est-ce que je fais là ?

Il s’apprêtait à faire demi-tour pour quitter cet enfer quand elle releva la tête et le regarda de ces yeux si beaux qu’il aurait pu s’y noyer et mourir en paix.

— Oui ? »

Ting ting

— Je m’excuse en fait, … heu… bonjour Roseline. Je vous observe depuis un moment et je vous trouve vraiment très jolie. J’aimerai avoir la chance de vous connaître un peu plus. Accepteriez-vous de venir prendre un verre au restaurant en face ? Rien qu’un verre, et bien entendu, je vous offrirai le repas qui va avec. »

Il venait de réciter son texte, d’une traite, sans desserrer les poings. Il remarqua qu’il ne respirait plus et rouvrit la bouche pour inspirer fortement.

Bom bom.

Cette fois, c’était son cœur qui venait de résonner dans la pièce. Le temps s’arrêta. Raphaël était maintenant immobile. N’importe quoi, j’ai dit n’importe quoi ! Il ferma les yeux pour s’enfuir de ce monde. Aussi fort qu’il put. C’est fini, tout est fini. Comme s’il avait la tête sous l’eau, il entendit un rire étouffé. Un rire chaleureux qu’il reconnaissait entre tous. Alors, le monde réapparut. Les bruits environnant du café émergèrent et les couleurs réapparurent tandis qu’il ouvrait les yeux, porté par le rire de Roseline et de la petite cloche d’argent. Ting ting

 

— Tu sais, je me demandais si tu oserais m’inviter un jour. » dit-elle en replaçant une boucle brune derrière son oreille.

— Euh… » Répondit Raphaël sans desserrer les dents.

— Ce soir, je suis attendue, mais je finis à 21h demain, si ça te va, on décale un peu ? »

Bien sûr que ça lui allait ! Et même si elle lui avait proposé d’attendre un an pour ce repas il lui aurait accepté avec joie. Un hochement de tête affirmatif fut sa seule réponse et la démarche saccadée, il retourna à sa place.

 Son corps émettait une multitude de sensations incontrôlables. Avant de sombrer dans la folie, il préféra sortir du café.

Un dernier coup d’œil à Roseline avant de passer la porte. Elle lui fit un petit signe et il put lire sur ses lèvres « A demain ».

Toujours sans voix, il lui répondit d’un mouvement de la main et sortit.

Oubliant sa voiture et le reste du monde, Raphaël se mit à courir pour se calmer, courir comme si sa vie était en jeu.

En nage, il arriva à son appartement et la première chose qu’il fit fut de mettre sa tête sous le pommeau de douche pour au final se retrouver entièrement habillé sous une eau glacée à crier son bonheur.

Il se coucha tôt ce soir là pour que le lendemain arrive plus vite, et bien entendu, il ne put fermer l’œil de la nuit. La scène du café rebondissait sans cesse en tous sens contre son crâne ne voulant pas sortir.

Le lendemain fut une de ces journées plates qui n’en finit jamais. Quand enfin, le soir se présenta, rien ne fut laissé au hasard. Il était rasé de près, parfumé, bien habillé et horriblement anxieux. Elle aurait peut-être un empêchement… Elle s’était moquée de lui ? Elle l’avait oublié ?

Harcelé de doute, il réussit tout de même à retrouver la rue du café à 21h. Il était arrivé à l’heure pile pour ne pas avoir le temps de penser faire demi-tour.

Elle était là. En robe bleue, légère et décontractée, regardant le plan de l’abribus. Elle ne l’avait pas encore remarqué que Raphaël se sentit déjà chanceler.

Allez ! Un peu de courage, on va juste prendre un verre.

Figé au coin de la rue il ne pouvait plus faire un pas.

C’est trop difficile.

Le bruit d’une voiture lancée à vive allure s’amplifia, résonnant contre les murs de la rue. Quand soudain, un grand coup de frein retentit.

Immobile, Raphaël regarda passer la scène au ralenti. La voiture de sport avait percuté une petite voiture mal garée. Une Peugeot 205. Propulsée sous le choc, cette dernière décolla du sol plus haut qu’elle n’aurait dû car l’impact n’avait pas paru si violent de là où il était.

Raphaël, toujours au ralenti, eut tout le temps d’observer la 205 faire un tour sur elle-même et atterrir, le toit en dessous, délicatement, sur l’abribus qui disparut d’un coup en explosions de verres étincelantes. Sur l’abribus.

Les pupilles de Raphaël se dilatèrent et sous l’impulsion de l’adrénaline, il réalisa ce que son corps avait compris une seconde plus tôt.

Avant même de savoir ce qu’il comptait faire, il était déjà en train de courir vers l’abribus éventré. La 205 l’avait entièrement écrasé et à cette distance, il ne voyait plus qu’un bout de tissu bleu qui dépassait sous la carcasse acérée de la voiture.

Un passant essaya bien de le retenir par le bras mais il ne ralentit même pas son allure « C’est trop dangereux, il n’y a plus rien à f… » Des mots inacceptables.

Rien ni personne n’aurait pu le raisonner ou l’arrêter. De l’essence s’écoulait sur le trottoir et des flammes gonflaient déjà au-dessus de la 205. Sans même faire attention, il parcourut les derniers mètres et se planta devant l’épave retournée. Des morceaux de verres recouvraient le sol et il se pencha pour apercevoir Roseline.

Entièrement sous la voiture, elle avait été protégée par un des montants de métal de l’abribus. Vivante. Tétanisée, les yeux fermés, les jambes bloquées par le capot de la voiture, elle serrait ses bras contre son corps.

Déjà, les flammes s’étaient propagées sur le trottoir et l’air devenait suffocant. Comprenant la situation, Raphaël se retourna pour appeler de l’aide parmi les passants agglutinés à quelques mètres de là. Si quelqu’un l’avait entendu au travers du bruit soufflant des flammes, il ne bougea pas d’un pouce. Se retournant vers la voiture, la chaleur des flammes lui gifla le visage mais il n’en avait cure. Il se pencha pour revoir Roseline qui avait maintenant les yeux ouverts. Tremblante, elle lui tendit la main qu’il ne put que prendre délicatement. Si douce. Ne quittant pas ses yeux une seconde, il se laissa tomber à même le sol, les morceaux de verres griffant sa peau au travers du pantalon.

Ce n’est pas grave si je meurs aujourd’hui. Finalement, il était heureux. La chaleur était maintenant si intense qu’il se demanda si ses cheveux n’avaient pas pris feu. Roseline lui fit un sourire puis ses lèvres tremblantes lui déclarèrent calmement :

— Merci… Allez, laisse-moi maintenant. » Elle lui lâcha la main et ferma les yeux. Une larme coula sur sa joue et s’évapora avant même d’atteindre le sol.

Non.

Un refus catégorique s’imprima dans ses pensées en lettres noires.

Ca n’arrivera pas.

Plus par désespoir qu’autre chose, il empoigna la carcasse brûlante de la voiture et tira de toutes ses forces pour la soulever. La voiture ne bougea pas d’un centimètre. Roseline lui cria de s’en aller.

NON.

Le visage asséché par la chaleur insoutenable de la fumée, Raphaël forçait toujours quand un cri de douleur se fit entendre sous la voiture.

Le feu s’approchait dangereusement de Roseline !

Ting ting

Malgré les bruits épars, il entendit distinctement les cloches du café qui tintaient à une dizaine de mètres de là. Il revit Roseline derrière son comptoir, le sourire aux lèvres. Sa détermination décupla par rage. Ses bras si douloureux une seconde auparavant étaient maintenant forts, présents et il sut à ce moment qu’il pouvait le faire.

Raphaël prit la portière à pleines mains et sans se soucier de quoi que ce soit, il tira de toutes ses forces, de tout son être. Chacune de ses cellules ne vivait plus que pour soulever la carcasse métallique, consumant sa vie en un éclair éphémère. Le métal grinça. Lentement, la voiture de près d’une tonne se souleva puis bascula dans un crissement métallique assourdissant. Il aurait pu penser que c’était impossible, que les lois de la physique se contredisaient, mais pour être franc, il avait autre chose en tête à ce moment. La voiture roula sur le côté et alla s’écraser plus loin.

Il se pencha sur Roseline qui était maintenant recroquevillée sur elle-même prise de forts tremblements. Elle ne semblait pas blessée.

— Viens dans mes bras. C’est fini ».

Il la souleva délicatement et l’emporta dans le café pour s’abriter du monde qui était maintenant inutile à ses yeux. Doucement, Raphaël s’assit sur une des larges banquettes sans libérer la jeune fille de son étreinte. Des larmes s’écoulèrent librement des yeux du garçon, apaisant les émotions enchevêtrées.

— Merci… » lui souffla-t-elle au creux du cou.

 Le visage légèrement brûlé, les mains en sang, le corps endolori et le sourire aux lèvres, Raphaël commença à vivre pleinement à cet instant même.

 

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