Coquillage

 

Le plus beau trésor qu’elle ait jamais trouvé !

Maureen tenait dans sa main un magnifique coquillage arc-en-ciel. Il était presque 11h du matin et le soleil d’été se reflétait dans sa main en une multitude de couleurs ocres. Les embruns rafraîchissaient agréablement son visage à chaque vague s’écrasant sur les rochers.

Elle se tenait droite dans sa robe bleue à petits coeurs, sur le rocher le plus en avant dans la mer. Elle avait relevé le défi et trouvé le trésor caché !

Maureen se lançait régulièrement des défis. Comme ça. Peut être pour prouver qu’elle était aussi capable que son grand frère. Peut être pour cette sensation piquante que seule la victoire lui apportait.

Une heure plus tôt, elle jouait tranquillement sur le sable aux côtés de sa grand-mère quand elle aperçut du coin de l’œil un objet très brillant sur les rochers au loin vers la mer. « Plus curieuse qu’une truffe de chien » lui martelait souvent celle-ci. Mais voilà, quand on a 8 ans, on se moque des proverbes. Elle adorait jouer sur le sable le matin : ici, elle était la Reine Maureen vu qu’il n’y avait personne d’autre pour lui contester le trône.

Elle savait que les rochers étaient dangereux. On lui avait interdit d’y aller seule. Mais, jamais sa grand-mère ne pourrait escalader les rochers glissants. Et puis, sa grand-mère, qui était censée la surveiller, dormait maintenant à poings fermés, allongée sous le parasol vert pomme.

« Finalement, c’est de sa faute, elle n’avait qu’à pas s’endormir ! »

Libérée de toute culpabilité et souriante, elle s’élança comme un chevalier en soif d’aventure. Les premiers rochers étaient secs et accrochaient bien à ses sandales de cuir, mais le trajet devint de plus en plus difficile. La marée était basse et les rochers lui paraissaient beaucoup plus proches depuis la plage.

« Ce n’est pas la difficulté qui arrête un chevalier courageux »

Conquérante, elle avançait en sautant de rocher en rocher, tout en évitant les flaques d’eau que la marée avait créées en se retirant. Il faisait vraiment très chaud pour un début d’été. Elle portait la robe légère qu’on lui avait offerte à son dernier anniversaire et déjà elle commençait à être trop petite. Maureen détestait se débarrasser de vêtements qui lui plaisaient pour la simple raison qu’ils étaient devenus trop petits. « Trop petits ? A mon avis, c’est moi qui suis trop grande… La prochaine fois, ils risquent de me donner et ils vont sans doute garder mes vêtements. » Cette remarque la fit sourire et elle ne vit pas le trou recouvert d’algues.

Maureen n’eut pas le temps de crier qu’elle fut avalée. Elle sentit le froid l’agripper en une seconde. Heureusement, le trou n’était pas très profond, et il en fallait plus pour la décourager. Elle ferma les yeux pour reprendre son calme puis grimpa hors de la cavité. Aïe. Elle saignait du genou et sa jolie robe était déchirée. Après une rapide inspection, elle décida que même si ça piquait beaucoup, ce n’était rien qu’une petite griffure.

« Le sel va désinfecter la blessure, je continue ! »

Elle retint ses larmes et se concentra sur le chemin qui lui restait à parcourir.

Elle se retourna pour vérifier que sa grand-mère était toujours endormie. « Quand grand-mère dort, rien ne peut la réveiller » Elle remarqua alors un gros crabe bleu qui s’agitait. Il devait faire la taille de sa main. Elle s’approcha et remarqua qu’une grosse pierre écrasait l’une de ses pinces. Il était sûrement coincé là depuis longtemps.

« Monsieur le crabe a besoin d’un coup de main ? »

Elle avança la main, mais la pince valide du crabe claquait dans l’air à chaque fois qu’elle était proche.

« Si tu veux que je t’aide, il ne faut pas me pincer ! »

Elle contourna la pierre et essaya de la faire bouger en tirant dessus. Elle était très grosse et sûrement très lourde, mais la position était à l’avantage de Maureen. Elle s’agrippa au dessus de la pierre et tira de toutes ses forces. La pierre roula légèrement et elle vit le crabe s’enfuir aussi vite que possible pour se cacher sous les algues un peu plus loin. Avec le sourire, elle reprit son aventure.

« C’était peut-être un prince transformé en crabe. »

Elle était heureuse et vivante.

« C’est vraiment une super journée pour l’aventure. »

Encore quelques mètres et elle serait arrivée. La mer paraissait maintenant très proche.

« C’est peut-être la marée qui donne cette impression »

Pleine de confiance, elle reprit son chemin.

Maureen fit très attention en parcourant les derniers rochers très glissants. Un poisson gris prisonnier d’une toute petite flaque, apparut sur le dernier rocher. Sa bouche s’ouvrait et se refermait comme s’il étouffait.

« Bonjour Monsieur le poisson, c’est à votre tour d’être sauvé ? »

Elle se pencha et le prit délicatement dans ses mains. L’eau de la flaque était chaude et le poisson n’aurait pas pu survivre beaucoup plus longtemps. Il ne se débattait presque pas. Elle s’avança jusqu’au bord et se pencha pour libérer le poisson. Premièrement, il ne bougea pas puis d’un coup, s’enfuit à toute vitesse au fond de l’eau. C’est à ce moment qu’elle aperçut le magnifique coquillage. A ses pieds. Tout coloré, il semblait magique !

La mer immense s’étendait jusqu’à l’horizon.

« Tout est parfait aujourd’hui. Peut-être qu’on aura des crêpes ce midi. »

Elle respira un grand coup d’air frais puis se retourna.

« Il est temps de rentrer. »

Se couvrant les yeux du soleil avec sa main, elle chercha sa grand-mère au loin quand elle se rendit compte que la mer s’était beaucoup plus avancée que prévu et commençait à recouvrir le chemin du retour. « La marée monte très vite » lui avait dit son père. « Lorsque tu pêches des coquillages, garde toujours un œil sur le retour »

Elle ne devait pas avoir peur.

« Un chevalier n’a pas peur du danger.  Il faut réfléchir calmement au problème »

Elle entreprit de rentrer par le même chemin au plus vite. Mais l’eau avait déjà tout recouvert quand elle arriva à l’endroit où elle avait sauvé le crabe. Plus de chemin. Et le courant qui devenait de plus en plus fort. Elle descendit d’un rocher et commença à s’enfoncer dans l’eau pour rejoindre la plage tout droit quand elle aperçut le crabe blessé qui sortit des algues à côté. Il sembla la regarder puis s’enfuit dans l’eau vers la gauche. Prise d’une intuition, elle remonta sur le rocher et suivit le crabe.

« Tu veux m’aider à ton tour ? »

Elle ne le vit plus mais décida tout de même de suivre la direction qu’il avait prise. Elle s’enfonça dans l’eau jusqu’au nombril mais heureusement, en passant par là, elle avait pied. Petit à petit la plage se rapprochait. Son cœur battait dans sa poitrine. Elle réalisait une grande aventure, qu’on pourrait raconter plus tard à tout le monde !

« Merci Monsieur le crabe »

Elle n’eut que le temps de fermer les yeux et sa tête fut sous l’eau. Déjà le courant l’emportait. Elle refit surface et commença à nager péniblement.

« Calme-toi, tu es une bonne nageuse. Papa le dit toujours. Calme-toi »

Mais c’était plus facile à dire qu’à faire. Son esprit était embrouillé et elle avait dû avaler pas mal d’eau.

« La plage n’est plus qu’à quelques mètres »

Elle commença à nager mais le courant était trop rapide et elle avait l’impression de faire du sur place.

« Accroche-toi » Chaque vague la faisait perdre les quelques mètres qu’elle parcourait.

Déjà ses forces diminuaient et son courage commença à disparaître sous la panique.

Elle nageait depuis quelques minutes ou plusieurs heures, elle ne savait plus mais ses jambes et ses bras lui faisaient de plus en plus mal.

« La plage est plus proche ou plus éloignée ? »

Ses mouvements se firent plus lents… Elle pourrait se laisser couler quelques secondes seulement, le temps de reposer ses bras. Quelques secondes seulement. Se reposer comme un poisson.

« Un chevalier n’abandonne pas » Elle n’avait pas le droit d’abandonner.

Elle essaya de crier pour appeler sa grand-mère mais sa gorge lui faisait mal à cause du sel et elle avait la bouche le plus souvent sous l’eau.

Elle nageait maintenant la tête immergée pour la ressortir seulement afin de respirer. Le froid avait engourdi ses pieds et elle ne savait plus si elle les bougeait encore. Tout ce qu’elle ressentait c’était une douleur lancinante qui bientôt viendrait à bout de sa détermination.

« Alors, c’est comme ça que finit l’aventure ? »

« Maman, papa, … j’ai besoin d’aide… Maman, Papa, … je vous aime. »

Elle sortit une dernière fois la tête. Elle ne savait pas si c’était pour voir une dernière fois sa grand-mère ou pour chercher de l’aide, mais ce qu’elle vit, c’est un poisson gris à sa gauche. Le même poisson ? Elle avait l’impression que celui-ci était plus petit, mais peu importait, elle se tourna vers le poisson, vers la gauche en laissant la plage sur sa droite et recouvra quelque peu ses forces comme si c’était encore possible.

A peine eut-elle fait dix mètres que son corps capitula. Elle aurait bien parcouru quelques mètres de plus mais ses bras refusèrent de bouger. Retenant une ultime fois sa respiration, elle se sentit couler.

La descente s’arrêta bien vite car le sol était très proche.

« Finir en combattant, comme un chevalier »

Ce fut sa dernière pensée claire. Elle rampa donc au fond de l’eau en tirant sur le sable mouillé qui se délitait entre ses doigts quand une vague la fit soudain rouler en avant, puis une autre prit la suite.

Ses yeux lui piquaient. Sa tête tournait en tous sens. Ses oreilles sifflaient. Son corps entier brûlait. Mais, allongée sur le côté, la tête sur le sable humide : elle respirait.

Le courant l’avait entraînée sur la plage. A quatre pattes, elle rejoignit sa grand-mère toujours endormie. Elle s’allongea à côté et s’effondra, rompue de fatigue.

« Maureen ! Réveille-toi ! »

Grand-mère la secouait doucement.

« Tu es trempée et tu as encore abîmé ta robe ! Tu l’as fait exprès pour que je t’en achète une neuve ? »

Pour grand-mère, un enfant ne pouvait aimer que des choses neuves.

« Tu as encore fait des bêtises ? »

« Oh non grand-mère, J’ai failli me noyer ! Je suis tombée à l’eau en ramassant un coquillage ! »

Les larmes aux yeux, Maureen le sortit de la poche de sa robe. L’éclat était estompé et beaucoup moins joli. Mais elle s’en fichait, ce n’était pas le plus important finalement. Un gros câlin la réconforta.

Elles s’en allèrent toutes deux doucement. Le sommeil lui avait permis de retrouver une partie de ses forces. Avec un dernier regard au large, Maureen chuchota à la mer :

« Merci, Monsieur le poisson »

Ce midi-là, il y eut des crêpes au repas.

 

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